La critique
Pour la première fois je n’ai pas pleuré pendant mais après avoir fini un film. L’émotion qui s’accumule en regardant le duo formé par Keanu Reeves et River Phoenix, partis en quête de sens et d’amour, est bouleversante, si bien qu’on se retrouve vite emporté dans une histoire d’une puissance assez inédite.
La sensibilité exceptionnelle déployée par My Own Private Idaho m’a frappée instantanément. Ce road movie traite d’un milieu rude où la drogue et l’argent sont une obsession et la violence un moyen d’expression, à travers deux personnages principaux qui se prostituent : l’un, Mike, est un jeune narcoleptique qui tente de survivre dans la rue où il rencontre le second, Scott, fils du maire de la ville, qui fuit la fortune et les attentes familiales. Très proches, ils se lancent à la recherche de la mère de Mike dans un voyage qui les mène même jusqu’en Italie.
Pour moi, le thème central (en dehors de la recherche d’identité inhérente au road movie) reste l’amour, que ce soit le manque de celui-ci, ou le lien intense qui lie les deux personnages principaux. L’homosexualité est par ailleurs très présente à travers Mike qui l’accepte et Scott qui la nie ; malheureusement utilisée comme ressort tragique. Il m’a tout de même paru impossible de ne pas m’attacher à ces personnages perdus, brisés, qui tentent de se raccrocher l’un à l’autre. Le scénario est vraiment lourd d’émotion, marqué par un côté dramatique très présent, que ce soit dans le ton mais aussi dans la forme.
Le film est en effet teinté d’une certaine dramaturgie, que j’ai notamment ressentie dans le montage et réalisation très originale, pleine de choix qui paraissent étranges mais sont impressionnants, et empreinte d’autres genres, en devenant parfois presque artisanale. Je trouve aussi l’énonciation de certains acteurs très théâtrale, avec même un moment où les personnages s’adressent au spectateur dans une sorte d’aparté. Je n’ai donc pas été surprise d’apprendre que le scénario est en (infime) partie adapté d’une pièce de Shakespeare, Henry IV, dont le personnage de Keanu Reeves est adapté. On est aussi assez proche du documentaire par moments, laissant la place à la partie amateure du casting, composée de vrai·e·s prostitué·e·s, d’exprimer un état d’esprit et de témoigner.
Si les thèmes de ce film indépendant très original sont crus, les images restent toujours douces, quasi oniriques en référence à la narcolepsie du personnage principal. Des scènes de sexe et de séduction m’ont parues parfois gênantes, mais en aucun cas vulgaires ou trop explicites ; encore une fois, la réalisation est pleine de partis pris à ce niveau-là (les scènes de sexe sont alors figurées par une succession d’images où les acteurs sont immobiles) et les rend donc artistiques – en plus d’être, de toute façon, essentielles au scénario.
À travers la puissante amitié de ces deux jeunes et la façon dont Mike se débat avec ses origines aussi bien qu’avec son présent, My Own Private Idaho forme une parenthèse rêveuse et dure à la fois, qui se remplit progressivement de tristesse et de colère. Des émotions fortes qui s’accumulent chez le spectateur, si bien qu’on ne sait presque pas quoi en faire, et qu’on n’a pas d’autre choix que de fondre en larmes.
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